Ne dérangez pas les papillons

Mis en avant

– Dis papa où elle est maman ?

– Elle n’est pas là ma Princesse.
– Mais où elle est ? … Je la veux… Où elle est papa, dis-moi où elle est maman ? 

Le père, les yeux brillants étonnamment, retenant de toutes ses forces les larmes qui ne demandaient qu’à tomber, regardait devant lui avec une immense tristesse et un terrible désarroi, tenant sa petite fille très fort contre lui en la berçant tristement, sans se rendre compte que la petite le regardait, cherchant une réponse à ses questions. 

Comment lui dire qu’elle ne reverrait plus sa maman parce qu’hier matin en allant à son travail, une voiture l’avait renversée et qu’elle n’avait pas survécu au choc ? Comment annoncer une aussi terrible nouvelle à une petite fille de cinq ans ? Et comment allait-il survivre à cette mort brutale qui lui avait instantanément brisé le cœur et l’avait terrassé…

Quand un agent de police avait sonné à sa porte hier, vers midi, il ne se doutait de rien. Pourtant, en y réfléchissant, il y-avait bien eu cette défaillance. Sa tasse de café lui avait glissé des mains alors qu’il s‘apprêtait à la porter à ses lèvres. La tasse, comme si elle avait eu une volonté propre s’était échappée, c’est bien le mot, comme si c’était elle qui avait décidé de tomber. Il avait été très contrarié parce que ça n’était pas son habitude d’être maladroit, en général c’était plutôt Virginie qui l’était. Ils en riaient tous les deux et ne comptaient plus le nombre d’assiettes, de verres, de tasses, sans oublier les bibelots, qui n’avaient pas résisté à cette maladresse proverbiale qui faisait rire toute la famille ainsi que leurs amis. D’ailleurs, çà permettait à Virginie, quand ils étaient invités quelque part, de n’avoir pas à aider la maitresse de maison. On la priait gentiment de rester tranquille, de discuter avec les personnes présentes ou de jouer avec les enfants, mais surtout de ne toucher à rien. Une maladresse pareille, personne n’avait jamais vu ça. C’était comme si les objets s’amusaient à lui jouer des tours. Vincent l’appelait souvent sa sorcière bien aimée, lui faisant remarquer que contrairement à Samantha, elle cassait mais ne réparait pas, et que c’était bien dommage. Heureusement, Vanessa, leur si adorable petite fille, n’avait pas hérité de la maladresse de sa maman et tout le monde s’en félicitait, y compris et surtout, Virginie. 

Vincent, en y réfléchissant se demanda si cette subite maladresse de sa part était un signe de Virginie ? Avait-elle voulu le prévenir de ce qui se passait ? Non, ce n’était vraiment pas envisageable… Pourtant…

– Papa ? ….  Papa ? …

Son père ne réagissant pas, la petite se pelotonna encore plus fort contre lui et se mit à sucer son pouce. Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues potelées, et de temps en temps, un gros sanglot la secouait. Elle levait alors les yeux vers lui espérant sans doute qu’il allait réagir et sortir de cet état qui lui faisait si peur. Elle ne l’avait jamais vu comme ça et elle se demandait si c’était sa faute, si elle l’avait mis en colère en demandant si fort après sa maman. 

Tout-à coup, elle s’échappa des bras de son père et courut vers la chambre de ses parents. Vincent, surpris, sortit de son état d’inconscience et l’appela : 

– Ma chérie reviens, pardonne-moi je ne suis pas en colère contre toi, je suis très triste c’est tout, reviens mon amour, ne me quitte pas… Et tout bas il ajouta… Ne me quitte pas… Toi aussi…

Vanessa réapparut alors dans le salon, et son père se figea. Les bras croisés sur la poitrine, elle serrait très fort un petit tableau, sur lequel figurait le portrait d’une très jolie jeune femme. L’enfant courut vers son père et lui dit :

– Tu vois papa, maman n’est pas partie, elle est toujours là.

A ces mots, Vincent ne retint plus ses larmes. Il sanglotait et serrait de toutes ses forces sa fille contre lui, car il venait de comprendre que cette toute petite fille avait enfin, et sans qu’il le lui ait dit vraiment avec des mots de grande personne, réalisé que sa maman ne reviendrait plus. Comment une enfant si jeune avait-elle pu interpréter son attitude et en tirer les conclusions, si évidentes pour un adulte, mais si abstraites pour une enfant de son âge ? Les évènements semblaient l’avoir fait grandir subitement.  

–  Pleure pas papa, dit la fillette, je suis là moi, pleure pas papa. 

– Çà va aller ma chérie, ne t’inquiètes pas, çà va aller lui répondit-il, surprit et terriblement ému que sa petite fille, confrontée à un drame aussi douloureux, songe à consoler son père. 

Rassurée, Vanessa se calma. De temps en temps elle regardait le tableau puis elle l’embrassait tendrement. Ensuite elle fermait les yeux et ne bougeait plus pendant un moment. 

Vincent, après ce grand moment d’émotion, repartit dans ses souvenirs.

ll avait esquissé ce tableau, quand Virginie était à la clinique où Vanessa était née. L’accouchement ne s’étant pas bien passé, toutes les deux avaient failli en mourir. 

Vincent, fou d’inquiétude et ne sachant pas quoi faire de tous ces jours pendant lesquelles il ne pouvait être auprès de sa femme, avait pris une petite toile dans son atelier, et avait ébauché un portrait rapide de Virginie. Il était peintre et s’était spécialisé dans les portraits. Il excellait dans cet art et parvenait en quelques traits à tracer un portrait d’une étonnante ressemblance au modèle, quelque ce soit la technique qu’il employait, au point qu’un ami photographe lui avait dit un jour en riant qu’il faisait une concurrence déloyale aux photographes portraitistes.

Il avait commencé cette petite toile à l’aquarelle et sans hésitation avait tracé le reflet fidèle de Virginie. On pourrait trouver cela bizarre, mais il s’était soudain senti apaisé, rassuré, comme si ce portrait inachevé lui redonnait l’espoir de revoir sa femme et son enfant vivantes. Quand elles étaient rentrées toutes les deux de la clinique, il avait montré le portrait à Virginie en lui expliquant ce qu’il avait ressenti en le peignant. Elle le regarda longuement, très émue, le félicitant pour son talent, puis, timidement, comme si elle allait dire une énormité à laquelle elle-même ne croyait pas encore, elle lui demanda s’il se rappelait du jour où il avait réalisé ce tableau. Il lui donna la date. Elle pâlit, chancela, et lui demanda un verre d’eau, ce qu’il fit aussitôt. Quand elle reposa son verre, elle lui expliqua que pendant quelques jours elle avait eu le pressentiment qu’elles allaient mourir toutes les deux, quand soudain, sans comprendre ce qui se passait, tout avait changé. En quelques heures elles avaient repris des forces, sa fièvre était tombée, le bébé avait commencé à téter normalement alors qu’il n’y arrivait pas, et, à la surprise des infirmières et des médecins, elles s’étaient totalement rétablies, au point que deux jours plus tard elles avaient été autorisées à rentrer chez elles. Ni lui ni elle ne purent expliquer ces phénomènes étranges, mais c’était un fait, cette aquarelle à peine esquissée semblait avoir redonné la vie à ses deux amours.

En repensant à ces instants, Vincent ne put s’empêcher de faire un parallèle avec ce qu’il avait ressenti hier matin quand la tasse lui avait échappé des mains, mais il était bien incapable d‘expliquer ces évènements. 

Il reporta son regard sur le portrait de Virginie que Vanessa tenait très serré sur son coeur, mais il n’en n’avait pas vraiment besoin car en fermant les yeux il le voyait très distinctement. C’était le visage d’une ravissante jeune femme qui souriait, regardant deux papillons qui volaient vers elle comme s’ils voulaient la rejoindre, alors qu’elle même semblait les attendre, prête à les accueillir. En réalité ces papillons n’existaient pas quand il avait peint la toile, mais quand sa femme et lui avaient décidé d’appeler leur fille Vanessa, Virginie lui avait demandé d’y rajouter ces papillons, lui disant qu’ainsi ils seraient réunis tous les trois dans ce portrait dont eux seuls en connaitraient la signification. Cette idée lui avait beaucoup plu, et les deux papillons avaient pris leur place dans le tableau.

Quand Vanessa eut quatre ans, ses parents lui racontèrent l’histoire du portrait de sa maman, alors elle voulut à tout prix que son père lui fasse aussi un tableau avec trois papillons qui voleraient dans le ciel. Comme çà disait-elle nous serons La famille papillon. C’était une si belle idée que son père ne se fit pas prier et réalisa une jolie toile avec trois papillons, un grand aux couleurs chatoyantes, un plus petit avec des couleurs très douces, et un tout petit avec des nuances de roses, qui représentait Vanessa. Elle en avait été ravie et son père l’accrocha au mur dans sa chambre. Elle pouvait le voir de son lit et tous les soirs, avant de se coucher, elle embrassait le tableau et disait bonsoir à La famille papillon. Certains jours, elle décrochait le tableau et le promenait avec elle dans la maison, parlant aux papillons, leur racontant des histoires en babillant joyeusement. Vincent et Virginie étaient tout émus devant la belle imagination de leur fille, mais parfois Virginie était obligée de lui demander de raccrocher le tableau, prétextant que çà dérangeait les papillons. Elle avait surtout peur qu’involontairement Vanessa n’abîme ce tableau auquel toute la famille tenait tant. « Ne dérange pas les papillons, » disait-elle à Vanessa, et celle-ci, penaude allait raccrocher le tableau dans sa chambre, non sans leur avoir envoyé un baiser avant de sortir.

Les pensées de Vincent vagabondaient sans suite logique, comme c’est le cas quand on est désemparé et que tout vous revient en mémoire, sans crier gare. C’est ainsi qu’il se souvint brusquement du titre d’un film qui les avent intrigués, lui et Virginie : « L’amour c’est mieux que la vie ». Il sursauta et ouvrit les yeux regardant autour de lui comme s’il sortait brutalement d’un cauchemar. Mais qui avait donc pu dire une chose pareille ? Qui avait éprouvé ce sentiment hors norme de préférer l’amour à la vie ? Certainement pas lui qui pleurait sa femme adorée, et qui n’éprouvait aucun sentiment de plénitude en sachant qu’il ne reverrait plus jamais son grand amour. L’amour sans la vie ce n’est pas une vie, pas plus que la vie sans amour n’en est vraiment une, et Vincent, venait de découvrir que l’amour c’était aussi la vie, et que l’un sans l’autre, ce n’était pas vivable.

Il ne voulait plus penser, mais c’était impossible. Sans cesse il revenait sur cet accident qui avait mis fin à leur bonheur à tous les trois. Comment réussirait-il à redonner le sourire à sa petite fille ? 

Soudain, Vanessa reposa près d’elle le tableau et courut de nouveau vers sa chambre. Vincent ne bougea pas. Il attendait sans rien dire, mais il savait ce qu’elle était allé chercher, et quand elle revint tenant La famille papillon contre elle, il lui sourit.  

Mais l’attitude et la mine décontenancée de sa fille l’intriguèrent et il lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui montra alors le tableau. Il suffoqua et cessa de respirer un court instant en le contemplant. Le papillon représentant Virginie avait disparu !

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui s’était passé. Trop de choses bouillonnaient dans sa tête, tout cela était totalement irrationnel. Ce n’était pas la réalité, il allait se réveiller et tout serait comme avant.  Virginie serait présente, elle serait aux prises avec cette tapisserie qu’elle avait commencée il y-avait un siècle mais qu’elle n’arrivait pas à terminer, Vanessa jouerait sur le tapis avec sa poupée Belle Dame, nom qu’elle lui avait donné quand elle avait su que c’était le nom d’un papillon, et lui serait sans doute en train de peindre. Bref, leur vie serait aussi simple que ça, et leur bonheur serait parfait. Mais au lieu de cela, il vivait un cauchemar auquel il ne comprenait rien. Il regardait autour de lui, hébété, cherchant à comprendre ce que tout cela signifiait. C’est alors qu’il vit le métier à tisser et la tapisserie inachevée de Virginie. Il sursauta ! La tapisserie était terminée ! 

Je deviens fou se dit-il, et sans réfléchir il prit le tableau des mains de Vanessa et le fixa un long moment. Puis, machinalement il le retourna et sursauta. Derrière la toile, au beau milieu, il lut cette phrase : « Ne dérangez pas les papillons ». 

Il était certain que cette phrase n’avait été écrite ni par lui, ni par Vanessa. Alors ? … Ce message venait-il de Virginie ? …Et si oui, quand l’avait-elle écrit ? Autant de questions auxquelles il ne pouvait répondre. Tous ces évènements étranges le dépassaient. Des présomptions, se disait-il tout bas, ce ne sont rien que des présomptions. 

Le chagrin le terrassait et les larmes ruisselaient sur son visage. Il ferma les yeux un court instant, et quand il les rouvrit, à travers le rideau de larmes qui lui brouillait la vue, il vit un papillon semblable à celui qui représentait Virginie se poser un moment sur le bout du nez de Vanessa. Elle rit, tendit son doigt et le papillon vint s’y poser. Elle se pencha vers lui et lui murmura quelque chose que Vincent n’entendît pas, puis elle l’embrassa très délicatement. Il s’envola de nouveau, voleta quelques instants dans la pièce, se posa doucement sur la joue de Vincent qui ressentit son doux contact comme un baiser, et pour finir vint enfin se poser sur le tableau, et y reprit sa place entre lui et Vanessa.

Vincent tendit alors les bras vers sa fille qui vint se blottir contre lui. Il se pencha et lui murmura: nous prendrons bien soin de La famille papillon, n’est-ce pas mon ange, et nous ne les dérangerons plus. Elle n’eut pas besoin de lui répondre car ils savaient tous deux qu’il en serait toujours ainsi tant que l’amour de Virginie les réunirait, et que ni la vie, ni la mort n’y changerait jamais rien. Parole de papillon.

Images liées:

Le silence de la vieille dame

Dans sa chambre, la vieille dame était immobile.
Par la porte vitrée, une infirmière, en passant, jetait un coup d’oeil furtif et s’en allait, rassurée.
Cette patiente, Madame Léontine Galant, n’était pas difficile. On devrait plutôt dire qu’elle n’était pas agitée, bien au contraire, ce qui, en y réfléchissant bien, était plutôt inquiétant. Continuer la lecture

La petite

(Cette nouvelle a obtenu le troisième prix du concours de Poésie et de Nouvelles, décerné par la Société des Ecrivains Normands, le 19 Septembre 2009).
Elle avait tout juste, ou plutôt à peine, entre six et sept ans.
C’était une enfant…

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