Bout d’Chou

Bout d’Chou c’est moi, je suis un garçon et j’ai bientôt cinq ans.
Ce matin j’ai vu la petite fille au supermarché où j’accompagnais Maman.

J’aime pas tellement faire les courses avec Maman.
Je préfère quand c’est Papa, parce qu’avec lui je sûr d’avoir quelques bonbons, ou une glace, ou un gâteau.
Maman ne veut jamais m’acheter de bonbons.
Elle dit que c’est pas bon pour les enfants, et encore plus mauvais pour les dents, et que c’est fait pour faire travailler les dentistes.
Mais moi, je pense que Maman a tort.

D’abord, Maman c’est une fille, alors c’est normal qu’elle a tort, en tout cas, c’est ce que dit Papa.
C’est vrai que chaque fois que Papa dit ça, que Maman c’est une fille et qu’elle a tort, Papa et elle, Maman, se regardent avec un drôle d’air, en se faisant des clins d’œil, comme si ils se moquaient de moi.
A la fin, je n’y comprend plus grand chose, mais quand même, Maman a souvent tort.

Alors, comme je suis triste, je prends mon Toutou et je vais dans ma chambre, ou dans un coin où je suis tout seul.
Toutou c’est mon chien en peluche, parce que Maman elle veut pas que j’ai un vrai chien, ou un vrai chat, alors j’ai mon Toutou en peluche.
Il est tout noir, avec une tache blanche autour d’un œil, et avec des oreilles qui tombent, deux gros yeux noirs et une petite langue rose qui sort de sa bouche.
Je fais bien attention à sa petite langue pour pas lui faire du mal.
Je l’aime très fort, c’est mon seul vrai copain.
Jamais il m’a grondé, jamais il s’est moqué de moi, et, surtout, il a jamais rapporté quand je fais des bêtises ou que je mange des bonbons en cachette.
Et, quand je suis tout seul avec lui, je lui raconte quand Maman a tort, et il est toujours d’accord.
C’est normal, c’est mon copain !

Mais le plus grand tort de Maman c’est le prénom qu’elle a voulu me donner.
Ça me fait honte.

Voilà l’histoire :
Maman, quand elle était jeune, elle aimait beaucoup le cinéma.
Elle était, comme on dit, une fan, sauf que ses chouchous c’étaient plutôt des Américains, alors elle pouvait pas les voir autrement qu’au cinéma, pas en vrai quoi, mais elle aurait bien voulu quand même.
Elle en aimait beaucoup, mais son grand préféré, son grand chouchou, c’était Charlton Heston !!!
Celui-là, elle était folle amoureuse !
Dans beaucoup de films elle l’aimait, presque dans tous ses films en fait, mais celui dans lequel elle le préférait c’était « Quand la Marabounta gronde ».

Quand Maman parlait de ce film, elle avait les yeux qui regardaient je ne sais pas où, loin, très loin, comme si elle se revoyait quand elle était petite fille, dans le cinéma, en train de regarder Charlton.
Comme si Maman avait pu être une petite fille !
C’est Maman, c’est tout, elle a toujours été Maman, et rien d’autre.

Maman m’a raconté le film plein de fois.
C’est un monsieur et une dame qui commencent par ne pas s’aimer du tout, et à la fin, ils s’aiment beaucoup.
Et puis , un jour, y a des grosses fourmis géantes qui viennent et qui bouffent tout.
(si Maman lisait ça elle se mettrait en colère « On dit pas bouffe, mais mange ! Quand vas-tu apprendre à être poli ? »).
Donc les fourmis mangent tout, même les animaux et les gens !
C’est drôle quand même, des fourmis qui mangent des gens, mais si Maman le dit !…

Donc, pour Maman, Charlton Heston, c’était un Dieu, et vous savez ce qu’elle a fait, Maman ?
Elle a voulu m’appeler Charlton !!!
Vous vous rendez compte ?
Je m’appelle Charlton !
Charlton Chevalier !
C.C., quoi !

Papa, au début, il voulait pas, mais Maman elle a tellement fait la tête que Papa a dit oui.

A l’école, mes copains et mes copines se marrent et se moquent de moi.
« Eh ! Ben Hur , où t’as mis ton char ? »
Ou bien :
« Alors Moïse, tu sais pas nager que t’es obligé de séparer la mer Rouge pour traverser ? ».

Ça m’énerve !

Heureusement, finalement, on m’appelle plutôt, Charles ou Charly, c’est un peu mieux., mais j’aime pas quand on dit, Charlot, alors là, pas du tout.
Mais on m’appelle surtout Bout d’Chou.
Ça j’aime bien.
C’est Maman qui a commencé, et toute la famille a fait pareille.
C’est mignon Bout d’Chou, et puis je connais aucun copain qui s’appelle comme ça.

Maman elle dit que je râle tout le temps.
C’est pas vrai.
Je râle quand je suis pas content, c’est tout.
Maman elle dit aussi que je suis venu au monde en râlant.
Que je criais et pleurais tellement fort, que le médecin lui a dit » Eh ! ben Madame, il va pas être commode ce petit ! ».
C’est malin de dire ça !
Y me ne connaissait pas, comment il pouvait savoir ce que j’allais faire ?

Quand je regarde à la télé, des fois, des bébés tout petits qui viennent de naître, y crient tous très fort.
Maman m’a même dit que si le bébé ne crie pas quand il vient au monde, c’est qu’il est malade, et même que le médecin lui donne la fessée pour que le bébé se mette en colère et pleure tout de suite.
Ben moi, le docteur, il a pas eu besoin de me donner la fessée, j’ai crié tout de suite, et, finalement, tout le monde était content.

Tous, sauf moi !
Oui, moi j’étais pas content du tout.
J’étais bien, moi, dans le ventre de Maman.
Il faisait chaud, et, sauf quand Maman dormait j’avais toujours l’impression d’être dans une balançoire.
Comme ça je pouvais m’endormir en suçant mon pouce sans pleurer pour qu’on me berce.
J’avais pas besoin non plus de pleurer pour avoir à manger, ni parce que mes couches étaient pas propres, parce que j’avais pas de couche.
Je me demande comment je faisais d’ailleurs, Maman me l’a jamais expliqué complètement.
Bref, dans le ventre de Maman c’était formidable !

Aussi, quand j’ai mis le nez dehors !!!
D’abord, il a fallu faire plein de mouvements fatigants pour sortir, c’était pas facile.
J’entendais la dame qui disait « Poussez madame, poussez, allez, encore un peu, je vois la tête du bébé ! ».
Et Maman qui respirait fort.
Et moi, on me disait rien du tout, pourtant moi aussi je poussais.
Je glissais dans ce couloir étroit et tout noir, et je me disais « mais qu’est ce qui se passe ? ».
Aussi, quand j’ai été complètement sorti, j’ai voulu faire savoir que j’étais pas content, et je me suis mis à hurler.
Et voilà comment on se fait une réputation.

Donc, j’ai vu la petite fille au super marché.
En vrai, je l’ai revue, parce que c’était pas la première fois.
Elle est drôlement belle !
Elle est pas très grande, elle a les cheveux tout noirs, comme du cirage, et tout bouclés.
Même que ça me fait penser à une belle mure, bien sucrée et qui sentirait la vanille.
Et même que j’ai envie de les manger ses cheveux, mais je peux pas parce que, en vrai, c’est pas marrant quand on a des cheveux dans la bouche.
Elle a des yeux bleus… bleus… comme si c’était la mer.
Moi je sais pas nager, mais le jour où je saurais, je suis sûr que ce sera comme si je me baignais dans ses yeux.
Et sa bouche !…

Bon, voilà ! je crois que je suis amoureux.
C’est ce que dit Maman quand elle me voit regarder la petite fille.
Elle me dit : « Ne reste pas comme ça, on dirait un poisson qui a sauté hors de l’eau et qui a oublié de respirer ! ».
Mais c’est pas vrai, je respire, même un peu plus vite que d’habitude et mon cœur tape fort, comme si il allait sortir de mon corps.

Maman, aujourd’hui, elle a dit: « Bon, ça suffit comme ça, on va aller voir la maman de cette jolie petite fille et lui dire que tu es amoureux ».
J’ai crié : « Non Maman, pas ça ! ».
Maman a ri et elle a dit :
« Mais non, grosse bête, voyons, je vais juste lui dire que tu as envie de jouer avec sa petite fille, et comme on va fêter ton anniversaire dans une semaine, je vais l’inviter. Qu’en pense-tu ? ».
J’étais très content, mais en même temps j’avais peur que la maman dise non.

Elle a pas dit non.
Et pendant que les mamans parlaient, la petite fille et moi on a parlé aussi.

Elle m’a dit que elle aussi elle m’avait vu plusieurs fois et qu’elle me trouvait beau.
Ouahhh !…, j’ai pensé ! C’est chouette, non ?
Alors je lui ai dit que moi aussi je la trouvais belle, et je lui ai dit pour ses cheveux, et ça l’a fait rire.
J’aime bien quand elle rit, on dirait une petite clochette qui fait dring dring, c’est rigolo.
Alors je lui ai demandé son nom.
Elle m’a dit : « Deborah, comme Deborah Kerr, parce que ma maman elle aimait bien Deborah Kerr quand elle était jeune, surtout dans Quo Vadis.
Et toi, comment tu t’appelles ? ».

Je suis resté la bouche ouverte, c’est là que j’avais l’air d’un poisson qui se noie dans l’air.
Alors, intimidé, je lui ai dit mon prénom.
J’avais peur qu’elle se moque, mais elle a dit :
« Ta maman, elle est comme ma maman, elle aimait beaucoup Charlton Heston aussi !
Maman elle me dit toujours que si j’ai un petit frère, il s’appellera Charlton.

Pour une fois, je suis resté muet comme une carpe.
Ça, alors !
Jamais j’aurais pensé qu’une autre maman pouvait aimer Charlton Heston.
Je pensais qu’il y avait que Maman pour avoir des idées pareilles !…

Deborah est venu à mon anniversaire et nous nous sommes bien amusés.
Tellement bien amusés, que le temps a passé, les années se sont additionnées aux années…
… Et Deborah et moi nous nous sommes mariés et nous avons eu deux enfants, un garçon, Brad, et une fille, Angélina…
Nos deux Bout d’Chou.

(Tous droits réservés)

5 réflexions au sujet de « Bout d’Chou »

  1. LILI

    On lit avec avidité de connaitre ce qui va lui arriver à ce bout’chou! La chute est drôle, ravissante et tellement riche en amour888 les parents ne savent pas toujours l’impact que peut avoir un prénom sur la vie de l’enfant. Eux ils aiment las idoles… quand on aime, on ne réfléchis pas à ça… écoute, quand ma soeur est né, mes parents m’avaient emmenée voir la “symphonie pastorale” avec Michèle Morgan”. J’avais sept ans. Michèle Morgan,je la trouvais si belle et si poignante, dans le film elle s’appelait Gertrude… Quand ma soeur est apparue et qu’on m’a demandé “alors on l’appelle comment la petite soeur?”, j’ai répondu… Gertrude. LOL…. C’est bien ils l’ont appelée Mireille.

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