Ophélie

Ophélie courait sous la pluie.
Elle ne courait pas, elle traversait la pluie, elle était, la pluie.
La pluie qui tombait drue, à grosses gouttes, bruyantes, froides.
Ophélie ne baissait pas la tête, au contraire, elle courait la tête haute, droite, comme si elle défiait cette pluie, comme si elle la narguait, l’affrontait, avec la certitude de la vaincre.
Mais ce n’était pas le cas, hélas!
Ophélie n’en n’avait cure, mais en fait, elle était morte, noyée sous ces trombes d’eau qui la pénétraient toute, chaque parcelle de son corps, extérieur et intérieur.
Ses longs cheveux noirs, qui lui donnaient en temps normal cette impression sauvage qui étonnait tous ceux qui l’approchaient pour la première fois, ses longs cheveux tombaient sur son visage, comme des algues pitoyables, désordonnées, mouvantes, envahissantes, et l’on pouvait croire, a les voir ainsi, qu’ils étaient vivants, et maléfiques.
Mais elle ne semblait pas s’apercevoir du triste spectacle qu’elle donnait à voir aux rares passants qui se pressaient de rentrer chez eux par ce temps épouvantable.
Son visage, halluciné, semblait voir au delà du réel, des choses épouvantables.
Ses yeux, bleu délavé, mouillés, par la pluie ou par les larmes, on ne pouvait le dire, imploraient, mais quoi, le savait-elle, elle même?
Elle bredouillait des paroles, incompréhensibles: « parti… Tristan… oh! oh!… douleur… mon amour…. fini… Tristan… mort…Oh! Dieu!… pourquoi?… mal… si mal…»
Et ainsi de suite.
Une litanie de mots, sans suite, mais pas sans raison, quand on connaît son histoire.

Ophélie était une très jolie jeune fille de dix huit ans.
Comme je l’ai dit plus haut, sa magnifique chevelure noire lui donnait cet air de princesse Indienne, farouche, sauvage, qui contrastait d’une manière étrange, avec son visage d’une douceur angélique.
Ses yeux bleus, presque blancs, comme un ciel d’été, quand la chaleur est tellement forte que la nature entière semble attendre que le soleil ait terminé sa course pour reprendre un peu vie, ses yeux étaient admirables.
Quand on la regardait, inconsciemment, irrésistiblement, on était attiré par ces deux diamants bleus qui brillaient d’intelligence et de bonté.
ils donnaient envie de plonger dans cet infini, comme un espoir d’y trouver, enfin, toutes les réponses que l’on pouvait se poser, sur soi-même, ou sur l’origine du monde.
Son nez, parfait, légèrement retroussé, ajoutait une pointe de malice à ce visage si étrange.
Quand à sa bouche!
C’était la promesse, si l’on avait la chance de pouvoir y goûter, de délices sans pareils, inconnus jusqu’alors, du commun des mortels.
Sa peau, blanche, porcelaine, contrastait fortement avec le noir de jais de ses cheveux, accentuant encore l’originalité de son visage.

Cette jeune fille, vous l’avez compris, était exceptionnelle.
Un corps de sylphide ajoutait à la perfection du visage.
Une voix, qui semblait venir du ciel, avec une étrange impression de résonance, vous transportait bien au-delà de la réalité, dans des contrées éloignées, insoupçonnées, réservées aux Dieux seuls.
Les gens qui la voyaient, qui l’écoutaient, tombaient irrémédiablement sous son charme étrange et ne pouvaient plus l’oublier.
Elle semblait avoir été créée pour le bonheur, le sien, et celui de ceux et celles qui avaient la chance de l’approcher.

Las!
Ça n’était malheureusement pas le cas.
Cette délicieuse jeune fille, sur qui le ciel et les fées semblaient s’être penchés sur le berceau, avait eu, en amour, une malchance incroyable.
A croire que le sort s’acharnait sur elle, comme s’il regrettait de lui avoir accordé tant de dons et de qualités.

Le premier garçon qu’elle aima s’appelait Alexis.
Un jeune homme magnifique, très gentil, du moins en donnant l’impression, car, très vite, son masque tomba et Ophélie se rendit compte que ce garçon, n’avait aucune valeur humaine et qu’il se moquait d’elle.
Ophélie n’était pour lui qu’une façon de se faire valoir auprès de ses copains, une bande de jeunes gens pas meilleurs que lui.
Il avait ainsi sur eux, l’avantage de sortir avec la plus belle fille du village, et cela suffisait à ses yeux.
Personne ne pouvait dire avec certitude, s’il avait fait le pari avec ses copains de sortir avec Ophélie, mais cela n’aurait surpris personne que ce soit vrai.
Pas d’amour dans cette aventure, et Ophélie en avait beaucoup souffert.
Pour elle c’était son premier amour, et elle y croyait très fort, comme toute jeune fille dans ces circonstances.
Heureusement, cela n’avait pas duré trop longtemps et Ophélie s’en était, finalement, bien remise.
Avaient suivies quelques petites amourettes sans conséquence, qui n’étaient, pour chacun des deux partenaires, qu’une façon agréable d’apprendre la vie.

Et puis, ce fut Tristan.
Aussi blond qu’Ophélie était brune.
Un peu plus grand qu’elle, aussi beau qu’elle.
Le couple qu’ils formaient laissaient bouche bée tous les gens qui les rencontraient.
Tristan, au contraire d’Ophélie, évoquait la lumière.
Ses cheveux blonds cuivrés, qu’il portait longs sur les épaules, évoquaient sans conteste un magnifique champ de blé.
Même si cette évocation semble un lieu commun, on ne pouvait éviter d’y penser en le regardant.
Ses yeux, bleus également, étaient très différents de ceux d’Ophélie.
Autant les yeux d’Ophélie étaient clairs, autant ceux de Tristan étaient profonds, d’un bleu outremer, évoquant les horizons lointains.
Quand ses yeux plongeaient dans les vôtres, vous aviez l’impression de devenir le centre du monde, tant il y avait de gentillesse et de générosité dans son regard.

Ces deux là étaient fait pour se rencontrer, et pour s’aimer.
C’est pourquoi personne ne fut étonné quand il fut évident qu’ils s’aimaient à la folie.
A la folie, c’est bien cela qui gâcha irrémédiablement leur histoire.
Ce n’était pas leur folie, bien sûr, mais celle du garçon qui, depuis si longtemps, était le compagnon de jeux d’Ophélie.

Un garçon qui n’avait pas eu de chance dans la vie, depuis sa naissance.
Il s’appelait Claudion.
Il était issu d’une famille de malheureux, mère et père alcooliques, une ribambelle de frères et sœurs, qui tous, par un hasard miraculeux, avaient échappés à cette espèce de malédiction qui pesait sur leurs parents, et s’étaient assez bien sortis du handicap de leur naissance dans ce milieu défavorisé.
Tous sauf Claudion, qui lui, n’avait pas eu cette chance.
Il n’était ni laid ni difforme, il était même assez joli garçon et agréable à regarder.
Seul, son regard était troublant, comme s’il ne pouvait pas vous fixer longtemps dans les yeux.
Si vous insistiez, il était très vite mal à l’aise, il se dandinait lourdement en marmonnant des mots incompréhensibles, et il valait mieux arrêter l’expérience, sous peine de le voir piquer une crise violente, toujours dirigée contre lui-même.
Il aurait pu se mutiler si on ne l’avait calmé, ce qu’Ophélie réussissait toujours.
Son intelligence s’était arrêtée vers l’âge de six ans, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi.

Dans le village, on l’appelait “Le Prince”.
Cette idée était venue au pharmacien, un jour, où, entendant Claudion appeler la petite Ophélie, Ma Princesse, l’homme, en référence à “L’Idiot” de Dostoïevski , se dit que c’était plus gentil que “l’Idiot du village”, comme il était coutume d’appeler ces pauvres enfants, déshérités par le sort.
A partir de ce jour, tout le monde l’appela “Le Prince”, sauf Ophélie qui continua à l’appeler Claudion, ce qui semblait lui faire très plaisir.

Claudion n’était pas méchant, mais il ne fallait tout de même pas l’exciter trop longtemps, ce que ne manquaient pas de faire les garnements du village.
Sans vraiment de méchanceté d’ailleurs, et Claudion ne leur en voulait pas.
Dans le fond, il était heureux que les enfants s’intéressent à lui, même si c’était pour le chahuter.
Claudion supportait leurs sarcasmes et leurs lazzis, parce que, dans sa tête et dans son cœur, il y avait Ophélie.
Et cela depuis longtemps.

Claudion avait 22 ans.
Les deux familles étaient voisines.
Il avait quatre ans à la naissance d’Ophélie, et très rapidement, il s’était pris d’une immense affection pour le bébé.
Quand la maman promenait la petite, Claudion apparaissait presque immédiatement, comme s’il les avaient guettées, et il les accompagnaient toutes les deux, en veillant farouchement sur le landau.
La maman d’Ophélie, qui était veuve, contrairement à ce que lui conseillaient les gens du village, ne chassait pas Claudion, au contraire, elle lui parlait du bébé, de ses progrès, et même, elle lui confiait le landau quand elle entrait dans un magasin.
Personne, alors, ne pouvait s’approcher d’eux.
Claudion était un véritable ange gardien pour Ophélie, un peu agressif, si les passants se faisaient un peu trop curieux, mais jamais il ne fit de mal à personne.
Il se contentait d’avoir une attitude défensive et cela suffisait.
Il fallait voir son air fier et heureux quand il disait aux curieux qui s’extasiait sur la beauté du bébé: “Ma sœur… c’est ma sœur!”.

Puis, quand Ophélie grandit, tout naturellement, elle s’habitua à Claudion, et il devint son compagnon de jeux et son défenseur.
Elle l’aimait bien, et le défendait à son tour quand on se moquait de lui ou qu’on l’ennuyait.

Lors de sa première aventure amoureuse, on aurait dit que seul Claudion avait su juger le caractère du jeune homme.
Il lui manifesta immédiatement une hostilité évidente, mais jamais agressive.
Aussi, quand l’aventure se termina, il consola Ophélie du mieux qu’il put, et lui fut d’un grand réconfort.

Les autres flirts d’Ophélie ne le génèrent pas outre mesure.
On ne sait pas comment il faisait pour juger les gens, mais il ne se trompait pas souvent.
Tant qu’il sentait que son statut auprès d’Ophélie ne souffrirait pas de ses nouvelles aventures, il ne bougeait pas.

Hélas, il n’en fut pas de même avec Tristan.
Claudion et lui se connaissaient, bien que Tristan ne fut pas du village.
Ils s’aimaient bien également, ils avaient joué ensemble, étant pratiquement du même âge.
Tristan, de même qu’Ophélie, avait toujours pris la défense de Claudion, et une véritable affection les unissaient.
Tant que Tristan et Ophélie ne furent que des compagnons de jeu sans conséquence, tout se passa bien.
Mais, petit à petit, l’amitié des deux jeunes gens évolua, et le premier à s’en rendre compte fut Claudion.
Son attitude changea alors radicalement.
Il devint nerveux, turbulent, ses gestes, lents autrefois, étaient brusques, il parlait tout seul.

Devant Ophélie et Tristan il parvenait à se dominer.
Il restait à côté d’eux, les écoutant, les suivant comme un petit chien, toujours prêt à leur rendre service, mais il arborait un regard de chien battu qui faisait peine à voir.
Tristan et Ophélie avaient évidement constaté ce changement et s’en désolaient.
Ils avaient beau être très attentionnés et affectueux envers lui, rien ne semblait pouvoir apaiser le trouble qui l’avait envahi.
Néanmoins, ils étaient toujours tous les trois ensemble, sauf quand Ophélie demandait à Claudion de les laisser seuls, ce qu’il se résignait à faire, à contre cœur, mais, jamais, il n’avait désobéi à un ordre d’Ophélie, quoi qu’il lui en coûte.

Puis vinrent les vacances d’été.
Ophélie n’était pas souvent partie en vacances.
On avait tout dans le village, la mer tout près, avec ses falaises, les montagnes, le ski, pourquoi aller chercher ailleurs ce que l’on avait sur place?
Mais cette fois-ci, les amoureux décidèrent de partir quinze jours au Maroc.
Ils avaient besoin d’être seuls, et la présence constante de Claudion, devenant un peu encombrante, ils souhaitaient un peu d’intimité.

Claudion ne réagit pas quand Ophélie lui annonça leur départ.
Elle lui expliqua très calmement, qu’ils allaient revenir dans quinze jours, et que la vie reprendrait comme avant.
Il se contenta de la regarder, pour la première fois, dans les yeux, sans détourner la tête, chose impensable jusque là.
Puis, sans dire un mot, il s’en alla.
Le jour de leur départ il resta introuvable.
Ophélie et Tristan eurent beau l’appeler longtemps, il ne se manifesta pas, et ils durent partir, tristement, sans lui dire au revoir.

Pendant toute leur absence il se conduisit comme si de rien n’était, se promenant, comme à son habitude, à travers le village, sans jamais manifester le moins du monde sa souffrance.
Et pourtant il souffrait. Un sentiment d’abandon, de trahison s’était emparé de lui.
Ses deux amis, ses seuls amis, étaient partis et l’avaient abandonné là, sans raison.

Quand ils revinrent, Claudion avait changé.
S’il était toujours le même avec Ophélie, il devint hostile envers Tristan.
Sans jamais être menaçant, il avait des gestes brusques envers lui, se faufilant entre eux deux, au moment où ils s’y attendaient le moins, sans tenir compte de leur mécontentement, et regardant Tristan avec un air de défi qu’on ne lui avait jamais vu auparavant.
Quand ils le rabrouaient il n’insistait pas et repartait, tête base, en marmonnant.
Cette attitude dura quelques semaines, puis, petit à petit, Claudion retrouva son calme et sembla redevenir lui-même.
Je dis bien, sembla, parce que la suite des événements prouva que ce n’était malheureusement pas le cas.

Pour essayer de distraire Claudion, Ophélie proposa à Tristan de faire une petite ballade en barque.
Claudion manifesta sa joie à cette idée en sautant un peu partout, comme un jeune chien fou, redevenant le joyeux compagnon qu’il était auparavant.
Ophélie et Tristan, heureux de le voir aussi joyeux, décidèrent que la sortie se ferait le lendemain.
Le matin, le temps était idéal: soleil, ciel bleu, pas un nuage, mer d’huile, tout était en place pour une belle journée et une joyeuse promenade en mer.
Quand ils partirent, rien n’aurait pu laisser prévoir ce qui allait se passer.
D’ailleurs, personne ne sut vraiment, réellement, ce qui arriva.
Vers cinq heures de l’après-midi, la barque revint, avec à son bord, Claudion et Ophélie.
Tristan avait disparu.

On s’empressa autour d’eux, mais ils ne dirent pas un mot, n’expliquèrent pas ce qui s’était passé, chacun d’eux, murés dans un silence désespéré.
Ophélie, les yeux hagards, semblait absente, on devinait la folie qui s’annonçait.
Elle ne pleurait pas, comme si elle avait versé, en mer, toutes les larmes dont elle disposait.
Claudion avait un air bizarre, entre culpabilité et arrogance.
On ne l’avait jamais vu comme ça.
Il parlait tout seul, énervé, agressif, dès qu’on le regardait d’un peu près il devenait menaçant.
On dit même qu’il se bagarra avec plusieurs hommes, ce qui ne lui était jamais arrivé, lui si gentil, si patient d’habitude.
On avait l’impression qu’il cherchait à se faire tuer en provoquant violemment des adversaires beaucoup plus forts que lui.
Mais les gens le connaissaient bien et ne lui voulaient aucun mal, aussi se contentaient-ils de le mettre hors d’état de nuire, surtout envers lui-même.

Plusieurs jours passèrent ainsi sans que Claudion et Ophélie ne se revoient.
Personne ne réussit à faire parler l’un ou l’autre, mais bientôt, une rumeur circula.
Claudion, dans un mouvement de jalousie, aurait poussé Tristan à l’eau, et, malgré les cris et les tentatives d’Ophélie pour l’aider à remonter dans la barque, il l’en aurait empêché, retenant également Ophélie qui voulait rejoindre Tristan dans l’eau.
Une fois Tristan disparu, Ophélie s’était évanouie, et Claudion avait ramé pendant des heures, avant de se décider à rentrer.
Comment pouvait-on savoir tout ça?
C’est simple, Ophélie, avait sombré dans une sorte de coma agité, et de temps en temps, elle délirait. Sa pauvre mère avait ainsi pu reconstituer, à peu près, ce qui s’était passé.

Claudion allait tous les jours sonner chez la mère d’Ophélie, mais celle-ci, bien sûr, ne le laissait pas entrer.
Il n’insistait pas, mais revenait le lendemain matin, et tous les jours suivants.
Les gens essayaient bien de lui faire comprendre qu’il devait cesser d’ennuyer Ophélie et sa mère, mais si l’on insistait il lui arrivait de frapper son interlocuteur, Même les femmes n’étaient pas à l’abri de son agressivité.

Puis, Ophélie sortit de son état de prostration et la vie semblait petit à petit, reprendre son cours.
Claudion n’avait pas été inquiété car ni Ophélie, ni sa mère n’avaient porté plainte.
L’enquête des gendarmes, rapide, avait conclu à un accident, malgré la rumeur.
En fait, ils attendaient que la santé d’Ophélie soit rétablie pour l’interroger plus sérieusement.
En l’état actuel, le simple fait de prononcer le nom de Tristan, la plongeait dans des crise de larmes et de délires incoercibles, que sa mère avait de plus en plus de mal à calmer.
Les parents de Tristan, vivant à l’étranger, n’avaient pas encore pu venir au village.

Ophélie ne supportait plus la présence de Claudion, mais celui-ci, qui ne pouvait se passer de la voir, restait à proximité de la jeune fille, discrètement, assez
loin d’elle pour qu’elle ne puisse soupçonner sa présence, mais assez près pour, en cas de problème, pouvoir lui porter secours rapidement.
On disait qu’Ophélie avait perdu la raison, et personne ne s’en étonnait après ce drame.
Mais personne, jamais personne, n’aurait seulement imaginé comment se terminerait cette triste histoire.

Nous avons laissé Ophélie, courant sous la pluie, éperdue, ne se souciant pas du mauvais temps, ni de sa tenue légère, qui était celle du jour du naufrage.
Elle n’avait pas remarqué que Claudion la suivait, mais, comme toujours, il ne la quittait pas d’une semelle.
Elle se dirigeait tout droit vers les falaises, à quelques centaines de mètres de sa maison.
Plus elle approchait du bord, plus elle semblait apaisée, heureuse, elle riait, comme si elle savait que le dénouement était proche.
La mer, en furie, semblait en attente de ce qui allait se passer.
Les vagues, en se brisant sur les rochers, semblaient se figer un instant, avant de retomber, en écume rugissante.

Elle courait à présent, et l’on entendait distinctement ce qu’elle criait, d’un ton joyeux: “Tristan, mon amour, me voilà, j’arrive, je viens!”.
Quand elle arriva au bord de la falaise, elle n’eut pas un instant d’hésitation, elle sauta dans le vide, les bras en croix, en criant le nom de son amour: Tristan!
Un instant, on aurait dit qu’elle s’envolait, tel un oiseau, puis elle disparut dans le vide, silencieuse, à jamais.
Un horrible cri répondit à son appel, et Claudion, qui la suivait, sauta à son tour dans le vide en hurlant: Ophélie!
Les trois amis étaient ainsi, pour toujours, réunis dans la mort, dans le même lit, bordé par l’écume de la mer.
On ne retrouva jamais leurs corps.

De temps en temps, par nuits de grande tempête, certains, qui se seraient aventurés sur le bord de la falaise, croient voir dans les vagues furieuses, trois corps qui dansent au dessus des flots, et entendre des rires et des chants; et ceux dont l’ouïe, ou l’imagination est plus développée, entendent nettement trois noms, qui s’appellent et se répondent: Ophélie… Tristan… Claudion…

Comment je connais cette histoire, moi qui ne suis pas du village?
C’est un vieux du pays qui me l’a racontée, un jour où je lui demandais pourquoi cette plage s’appelait la “Plage des trois défunts”.
Ne cherchez pas ce village, ne cherchez pas cette plage, peut-être que cette histoire n’est qu’une légende, peut-être pas, mais faut-il toujours connaître la vérité?

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