Lettre à Gribouille

(Les personnes qui n’ont jamais eu d’animaux, ou qui ne les aiment pas, ne seront pas intéressées par cette lettre à notre chat qui vient de mourir.
Alors il vaut mieux qu’ils ne lisent pas ce texte.
S’ils le font quand même, je les remercie de ne pas s’en moquer).

Mon Gribouille, ma Gribouillette,

Ce matin 31 Décembre 2007, à 9 heures 30, tu nous a fait beaucoup de peine, à Philippe et à moi.
Tu es parti, au paradis des chats j’en suis certaine, mais je n’arrive pas à trouver que c’était une bonne idée.
Bien sûr, tu ne souffres plus, ton long calvaire est terminé, c’est le bon côté de l’événement, mais tu nous laisses dans le désarroi le plus complet.
Tu nous manque déjà.
Ton absence sera longue, tellement plus longue que ta présence.

Seize ans !
Cela faisait seize ans que nous vivions ensemble, toi et nous.
C’est long seize ans, c’est long et c’est court quand tout s’arrête, comme ce matin.

J’ai l’impression que c’était hier, ce 7 septembre 1991, quand Olivier et moi sommes allés à la SPA du Bd Berthier, à Paris, pour adopter un petit chat.

Vous étiez trois, à attendre d’être adoptés.
Une chatte tricolore, magnifique, couleur café-caramel, dont Olivier est tombé sous le charme illico.
J’ai eu toutes les peines du monde à lui expliquer que cette petite chatte appartenait à une dame qui était à l’hôpital et qu’elle la reprendrait une fois guérie.
Il ne voulait rien entendre, et, encore aujourd’hui, il n’est pas persuadé que nous ne pouvions pas la prendre.
A côté, dans une grande cage, une petite boule noire, qui deviendrait sûrement un magnifique chat plus tard, mais qui ne devait pas avoir plus de cinq semaines, grimpait en pleurant le long des barreaux.
Pas facile de faire un choix, on a toujours un grand sentiment d’injustice.
Pourquoi celui-ci et pas celui-là?
Mais je ne me sentais pas capable d’élever un petit chat à peine sevré en appartement.
Bref, il restait toi.
Et il faut dire que tu te démenais.
Tu miaulais à fendre l’âme, avec une puissance, un désespoir tellement évident qu’il m’a été impossible de te résister.

Nous t’avons donc emmené à la maison.
Et là, changement d’attitude immédiat.
Toi, si démonstratif, si implorant, tu étais devenu distant, un peu dédaigneux.
Tu nous avais bien bluffé, comme le dit Olivier.
Philippe et moi nous ne t’en avons jamais voulu, mais Olivier ne s’en est pas remis.

En tout cas, nous t’avons adopté comme tu étais, après tout, c’était ton caractère.
Tu n’appréciais pas d’être dans nos bras.
Quand nous te prenions, tu le supportais quelques minutes, et, très vite, tu nous faisais comprendre que la récréé était terminée, et qu’il fallait te reposer par terre.
Ça nous amusait, Philippe et moi, nous disions que tu étais snob.
D’ailleurs, quand il y avait du monde à la maison, tu disparaissais, pour revenir quand les “intrus” étaient partis.

Tu es venu, un peu à ton corps défendant, et pendant des années, tous les week-end, à la campagne avec nous.
Il faut dire que tu n’appréciais pas la voiture, et surtout ta boîte de voyage.
Je te comprends.
Au début nous voulions te laisser en liberté dans la voiture, mais tu n’avais qu’une idée en tête, te mettre, soit sous les pieds de Philippe, près des pédales (!!), soit devant le pare brise, allant de gauche à droite, quand tu ne sautais pas sur les genoux de Philippe, sans crier gare.
C’est Philippe qui hurlait, et moi aussi, bien sûr.
Quand à la voiture… si nous n’avons jamais eu d’accident à cette époque c’est qu’un bon ange veillait sur nous.
Mon Gribouille, c’était obligatoire de te faire voyager dans ta boîte, alors qu’y
pouvions-nous?
De toute façon, une fois à la campagne, tu étais heureux, et tu en as bien profité.

Mais tu as eu des malheurs aussi.
Avec ton fichu caractère, tu ne supportais aucun chat dans les parages.
Tu t’es battu souvent, les cicatrices des points de suture que tu avais sur le corps en témoignent.
Tu as aussi échappé de justesse à la mort.
Une voiture!
Je sais que beaucoup de chats se font écraser sans que le conducteur soit fautif, alors… bénéfice du doute.
Mais mon pauvre Gribouille, dans quel état tu nous est revenu, vers minuit, ou peut-être plus tard encore?
Nous nous faisions beaucoup de soucis, et ne cessions, comme nous le faisions tous les soirs, de t’appeler tous les quarts d’heures, pour ensuite monter nous coucher.
Plus le temps passait, plus nous nous inquiétions.
Enfin, Philippe est descendu une dernière fois, pas content bien sûr.
Il est revenu au bout d’un moment, avec, dans les bras, toi, mon pauvre Gribouille!
Dans quel état !!!!
La gueule en sang, les pattes aussi, des ongles arrachés, et la queue complètement dénudée sur toute une partie.
Plus de poils!
Nous étions consternés.
Mais avec qui t’étais tu donc battu cette fois ci?
Ce devait être un gros animal pour t’avoir mis dans un état pareil !

Nous t’avons soigné le mieux que nous avons pu, en nettoyant tes plaies, mais sans oser y toucher de trop, et nous nous sommes couchés, nous dans notre lit, et toi sur le tapis de la salle de bains (et non l’inverse!).
( Pardonne-moi mon Gribouille, j’essaie de plaisanter bêtement, mais, par moments, mes yeux se brouillent, les larmes que je ne peux retenir m’obligent à m’arrêter d’écrire un moment.
Alors je tente une boutade.
Comme je le disais récemment à quelqu’un que j’avais blessé involontairement en plaisantant, l’humour est la politesse du désespoir) .

Le lendemain nous sommes allés chez le vétérinaire, et là, nous sommes tombés de nues!!!!
Tu étais tout simplement passé sous une voiture!
Oui, tout simplement!
C’était effectivement un gros animal.
Où, comment, quand, et surtout, comment avais tu fait pour revenir dans cet état, toi seul le sais, mais comme tu nous a fait peur mon Gribouille.

Et puis, un soir de Noël, il y a huit ans déjà, Nicolas, Olivier et Catherine sa copine, sortent après le repas du réveillon, pour fumer dehors.
Au bout d’un moment, Olivier rentre et me dit : “Maman, tu ne devineras jamais ce qu’il y-a dehors”.
Je n’ai pas cherché à deviner, je suis sortie.
Et là, pas très loin de nous, mais tellement craintive, une petite créature toute noire, presque un petit rat tellement elle était maigre, son poil vilain et rare, un petit chat affamé et qui miaulait avec une petite voix de crécelle.
Je suis rentrée lui préparer une assiette de pâtée pour chat.
Elle l’a avalée en moins de deux, les pattes dans l’assiette, comme si elle avait peur que nous la lui reprenions avant qu’elle ait terminé de manger, et sans mâcher.
Elle mourait de faim la pauvre petite.
Je lui ai donné une autre assiette, qu’elle a dévorée aussi vite.
Je n’ai pas voulu lui en redonner une autre, ça aurait pu la rendre malade.
Elle est partie, rassasiée, mais ensuite elle était là tous les soirs, et je lui donnais à manger.

Nous avons pris l’habitude de la voir tous les week-end.
Elle nous attendait quand nous arrivions le vendredi soir, ou bien nous la voyions le lendemain matin.
Elle était très gentille, caressante, ronronnante, tout ton contraire mon Gribouillette.
Dans le fond, vous vous complétiez tous les deux.
Elle ne rentrait jamais dans la maison, mais elle nous suivait dans le jardin, et nous prévenait de sa présence par un petit miaulement bref, ou une sorte de roucoulade très drôle.

Un jour, ou plutôt un soir, elle est rentrée.
Elle a regardé la télé sur les genoux de Philippe.
Il fallait voir les grâces qu’elle lui faisait la coquine, une vraie séance de séduction.
Elle avait très bien compris que moi j’étais séduite depuis longtemps, mais que Philippe ne l’étais pas encore.
Il fallait donc s’occuper de lui, et vite.
Et elle a réussi son coup, Philippe l’a adoptée aussi.

Toi tu ne rigolais pas mon Gribouille.
Cette chatte qui venait ainsi chez toi, sur ton territoire, ça ne te faisait pas particulièrement plaisir, même que ça ne te plaisait pas du tout.
Et tu n’en as jamais démordu.
Tu n’as jamais accepté l’intruse, malgré toutes les avances qu’elle a pu te faire, et Dieu sait si elle a essayé.
Tu n’as jamais baissé la garde, et ça nous a toujours désolés.
Comme vous auriez pu vous amuser tous les deux, au lieu de, au mieux vous ignorer, au pire vous cracher au visage quand elle passait trop près de toi.

Mais que faire? Nous ne pouvions pas t’obliger à être aimable avec elle.
Vous avez donc vécu ainsi, côte à côte, sans jamais être amis.
Dommage!

Puis, Blackie, oui, nous l’avions baptisée Blakie, pas très original mais elle ne s’en n’ait pas formalisée, Blackie donc, a eu des bébés!
Cinq!, qu’elle a mis au monde dans la cabane près du noyer.
Qu’allions nous faire de ces bébés sauvages, que nous ne pouvions pas approcher?
Nous avons finalement, à force de ruses, réussi à les attraper et à les donner à un fermier qui les a mis dans sa grange, avec la charge d’attraper les rats et les souris qui dévoraient son grain.

Quand à Blackie, ni une ni deux, quelques temps après nous l’avons vue de nouveau grossir.
Elle avait fauté de nouveau la gourgandine!
Le lundi 20 septembre 1999, elle a mis au monde, dans la cuisine, six bébés que nous avons dû prendre en charge et nourrir pendant sept semaines parce que Madame était partie courir le guilledou encore une fois, sans se soucier de sa progéniture, puisque nous le faisions à sa place.
Maligne la petite, hein mon Gribouille?

Nous avons donc élevé ces petites bêtes adorables (six biberons à chaque fois, cinq fois par jour pendant trois semaines, puis quatre, trois, et finalement, enfin, la pâtée!!!).
C’était très contraignant bien sûr, mais en même temps quels moments de joie, d’émotion et même de franche rigolade devant la confiance de ces petits, devant leurs jeux, leurs bagarres et leurs farces!
Le comique de la situation c’est qu’il y avait un noir et cinq tigrés, qui, évidemment se ressemblaient tous!
Et pour savoir à qui nous avions donné le biberon, et ainsi ne pas en gaver quelques-uns et en laisser mourir d’autres d’inanition, nous collions un morceau de scotch sur la tête de celui que nous venions de nourrir.
Quand ils étaient tous transformés en publicité vivante pour une marque bien connue de papier collant, notre mission était terminée et nous pouvions aller nous reposer, sans avoir oublié, évidement de dé-scotcher nos bébés.

Toi mon Gribouille, pendant ce temps, tu regardais ça avec condescendance, et dédain même, et quand l’un des petits osait s’approcher de toi, tu lui crachais au visage!
Et tu nous regardais avec un air de dire, ” ils sont fous!”.
Parce que tu avais un visage très expressif.
Oui, un visage, j’en connais qui vont se récrier, mais c’est comme ça.
Quand on peut lire dans les yeux d’un animal sa satisfaction, sa désapprobation, sa joie ou sa tristesse, quel autre mot est le plus approprié?

Une fois élevés, nous avons réussi à donner tous ces petits mignons, et Olivier et Catherine ont pris le seul noir de la portée.
Il ressemble énormément à sa maman; il l’ont appelé Arthémus.

Le calme était revenu à la maison, mais nous avions une pensionnaire de plus, à ton corps défendant, malheureusement.
Blackie s’était définitivement installée à la maison.
Nous l’avions fait stériliser, ne pouvant recommencer tous les trois mois cette expérience de nounous, et surtout parce que, si nous avions trouvé à caser tous ces chatons cette fois ci, il n’en n’aurait sans doute pas été de même régulièrement.
Nous l’avons donc baptisée Blackie, notre petite chatte de Noël, qui nous avait choisis.
Et nous ne l’avons pas regretté.
Mais toi, mon Gribouille, tu n’as jamais baissé les bras.
Définitivement, tu n’en voulais pas de Blackie, et vous avez vécu côte à cote mais en étrangers, sous le même toit.

Tu as toujours été très beau mon Gribouille.
Bien que tes origines soient roturières, (avant on disait “chat de gouttière”, maintenant
“ chat Européen”, c’est la même chose, en plus “smart”!), tu toujours eu de la classe.
Toujours très mince, très haut sur pattes, et cette tête, cet air altier.
Si l’on croit à la réincarnation, tu devais être une personne de noble origine dans une autre vie.
Les chats ayant la réputation d’avoir neuf vies, si tu as la chance de te réincarner, fais nous signe Gribouille, pour nous consoler un peu de ton absence.
(Allons bon, ma vue se brouille de nouveau… je vais faire un break…)

… Ainsi, le temps a passé, avec ses joies et ses peines; des êtres chers nous ont quittés que nous pleurons encore, et qui nous manqueront toujours.
Toi tu vivais ta vie de chat à nos côtés, dormant, mangeant, te promenant dans le jardin, bref pas trop malheureux, nous l’espérons.
Mon amie d’enfance, Bernadette, avait coutume de dire, “ Moi je veux être réincarnée en chat chez les Demouron, la place est bonne”.
En tout cas, à part Blackie et les voyages en voitures, nous ne t’avons pas imposé quoi que ce soit.

Quand Philippe a été retraité, voilà maintenant huit ans, tu as enfin pu échapper à cette corvée de voiture tous les week-end.
Nous sommes devenus résidentiels dans notre village, et, les quelques fois où nous allions à Paris, nous vous laissions à la maison, toi et Blackie.
Bien sûr, le tête-à-tête ne devait pas t’enchanter, mais ça n’était pas si terrible que ça, et, en tout cas, à part quelques insultes en langage chat, vous ne vous êtes jamais battus.

Et, petit à petit, imperceptiblement, tu as changé.
Ça doit faire peut-être un an.
Nous ne nous en sommes pas rendu compte tout de suite.
Tu es devenu câlin !
Oui oui, toi qui ne supportais pas que l’on te caresse, qui ne venait jamais sur nos genoux, voilà que tu étais demandeur.
Philippe et moi nous n’en revenions pas, on nous avait changé notre chat!
En mieux pour nous, évidemment. Les chats ont la réputation d’être les animaux câlins par excellence, même si chaque individu est un être à part entière, et donc différent de tous les autres, comme dans chaque espèce.
Mais avec toi, quel changement!
Et puis, toi pour qui la nourriture semblait être une obligation à laquelle tu ne prenais aucun plaisir, voilà que tu réclamais autre chose que tes croquettes.
Nous t’avons acheté de la pâtée, uniquement au poisson, nous nous sommes vite rendu compte que c’était ta préférée.
Et, chose impensable, les derniers temps, tu mangeais dans l’assiette de Blackie!!!
Elle, elle ne s’en privait pas depuis belle lurette, de manger dans ton assiette.
Ça ne te plaisait pas, il fallait voir ton air quand tu revenais et trouvais ton assiette vide…
Mais tu n’as jamais rien dit, tu subissais.
Et voilà que tu faisais pareil !
Nous donnions depuis longtemps du thon au naturel à Blackie, le matin et le midi.
Pas moyen de t’en faire avaler.
Mais un jour tu en a réclamé et tu en as mangé comme elle, deux fois par jours.
Tu n’hésitais pas non plus à manger ses croquettes.

La seule chose que tu as toujours aimée, c’étaient les crevettes roses.
Pour elles tu oubliais tes grands airs indifférents et tu devenais un chat qui n’as pas peur de quémander une nourriture qui lui plaît, comme tous les chats.
Tu étais tellement excité que tu nous mordais les doigts en attrapant les morceaux de crevettes, alors nous te les préparions dans ton assiette, et toi et Blackie vous vous régaliez, car elle aussi aime ça.
Tu t’es régalé pendant de nombreuses années parce que pendant tout ce temps, le samedi soir, c’était plateau de fruits de mer à la maison.
Et même après que nous ayons perdu cette habitude rituelle, nous achetions assez souvent des crevettes roses, autant pour nous que pour vous.

Ce qui soulage un peu ma peine c’est que samedi soir, deux jours avant ton départ, tu as mangé avec plaisir quatre crevettes, que Philippe avait achetées pour nous, mais aussi dans le but de te faire plaisir.
C’est bête de vouloir faire plaisir à son chat malade?
Moi je ne trouve pas, et toi Gribouille?

Pendant tous ces changements comportementaux, tu changeais aussi physiquement.
Tu n’as jamais été gros, mais tu maigrissais, à vue d’œil.
Tes pattes avant se sont déformées, ton corps s’amenuisait petit à petit.
Tes flancs se creusaient.
Une seule chose n’a jamais changé chez toi, jusqu’au dernier jour, jusqu’au moment où nous t’avons placé dans ton cercueil.
Ton visage!
Tu es resté le même.
Magnifique, jeune, même pas amaigri, alors que le dernier jour, dans le coma, tu ne pesais plus que trois kilos.
Ton regard, parfois étonné, ou triste, ou fâché, tellement expressif, qui parfois nous faisait rire, par cette humanité qui s’en dégageait….

Mon Gribouille, c’est le diabète qui t’as tué.
Tu n’as pas bu une seule goutte d’eau pendant des années, au point que nous nous en inquiétions auprès des différents vétérinaires que nous avons consultés.
Mais ils nous disaient que ça arrivait, que certains chats ne buvaient pas, alors nous te laissions faire, avec malgré tout, ton bol d’eau auprès de ton assiette.

Et puis, tu t’es mis à boire.
De l’eau bien sûr, mais quelle eau !!!
La plus sale que tu pouvais trouver.
Par exemple, celle qui stagnait dans les soucoupes sous les pots de fleurs de la terrasse.
Dans laquelle il y avait de l’engrais pour les fleurs!!!
Pour t’inciter à boire autre chose, nous nous sommes rendu compte que tu buvais aussi l’eau dans les arrosoirs.
Alors nous les remplissions tous pour que tu puisses boire tranquillement;

Mais, et c’est là que c’est devenu difficile, pas moyen que tu acceptes de boire l’eau dans la maison, dans les bols mis à ta disposition.
A la rigueur, tu allais lécher les gouttes d’eau dans la baignoire ou dans la douche.
Que cette eau soit tiède ou avec quelque résidus de savon ne semblait pas te gêner.
Le lavabo aussi te plaisait bien.
Tu aurais bien lapé l’eau qui sortait du robinet, mais tu préférais quand même quand on avait fait couler l’eau dans le fond du lavabo.

Alors, comme toi et Blackie vous couchiez dans notre chambre, tu t’es mis à me réveiller tous les matins de bonne heure, en miaulant d’une manière insupportable, jusqu’à ce que je me lève.
Il faut dire aussi que, de silencieux, ce que tu avais toujours été, tu es devenu bavard.
Oui, je dis bien, bavard.
Nous avions des conversations tous les deux.
Tu venais en général près de moi, à coté de l’ordinateur et tu me parlais.
Bien sur je te répondais, et nous roucoulions ensemble.
Même si je ne comprenais pas ce que nous nous disions, toi tu avais l’air satisfait, alors c’était bien.
Une fois le dialogue terminé tu allais te recoucher, l’air content.

Mais dans la chambre, le matin, à quatre heures parfois, mais le plus souvent vers six heures, tous les matins… ça n’était pas facile de garder son calme.
Il m’est arrivé de “t’engueuler”, mais ça passait au-dessus de ta jolie tête.
Ce que tu voulais c’était boire, et c’est ce que tu faisais immédiatement, une fois la porte ouverte.
Mais pourquoi, mon Gribouille, pourquoi ne buvais tu pas l’eau dans la maison?
Je suis sûre que ton diabète n’aurait pas évolué si vite parce que tu pouvais étancher ta soif à tous moments.
Alors que cette fichue manie t’as laissé assoiffé à maintes reprises.
Par exemple quand nous partions faire les courses et que nous vous laissions dans la maison.
La nuit aussi, évidemment.
Tu avais tout sur place mon petit, alors pourquoi?

Et puis ce mois de décembre, les choses se sont accélérées.
Tu maigrissais à vue d’œil.
Nous avions mal quand nous te regardions.
Quand nous te caressions, ce que tu réclamais, on ne sentait plus que tes os.
Tu ne tenais plus en place, mais tu mangeais de bon appétit, je dirais même avec plus d’appétit que tu n’en avais jamais eu.
Tu réclamais la nourriture, ce que tu n’avais jamais fait jusque là.
Tu venais sur nos genoux, le soir en particulier.
Mais dans la journée aussi, quand Philippe lisait son journal dans son fauteuil, tu “exigeais”, oui, c’est le mot, de t’installer sur ses genoux.
Le soir, tu ne savais pas quelle décision prendre.
Tu venais d’abord sur les genoux de Philippe, puis sur les miens, pour, finalement aller sur ta couverture (que tu avais prise à Blackie d’ailleurs, il y avait quelque temps, ce qui nous avait surpris).
Tu ne tardais pas à aller grignoter quelque miette de nourriture, à nous demander de sortir pour aller boire, et le manège recommençait.

Quand tu voulais des caresses, tu nous présentais ta tête pour que nous t’embrassions, tu nous remerciais en “causant”, nous te grattions derrière l’oreille, jusqu’à ce que tu décides que c’était fini.
Et tu partais dormir, ou boire, ou manger.

Tu maigrissais de plus en plus, tout en mangeant comme tu ne l’avais jamais fait.
Essayais-tu de retarder l’échéance?

Le réveillon de Noël est arrivé. nous l’avons passé avec les enfants.
Bien que très maigre, et très faible, tu as participé en mangeant avec plaisir des crevettes, et en mordant, comme à ton habitude, les doigts d’Olivier, qui n’appréciait évidemment pas.
Comme à ton habitude, tu n’as pas arrêté de hurler pour entrer dans la chambre où dormaient Olivier et Catherine.
Tout ça pour aller dans le lavabo de la salle de bains, où tu te couchais de longs moments.
je pense que tu y recherchais la fraîcheur.

Le lendemain de Noël nous t’avons amené chez le véto.
Nous avons bien compris que ton état s’aggravait, mais nous espérions quand même que ça pouvait s’arranger avec un traitement.
Mais mon cher petit Gribouille, comme tu étais maigre!
Dans mes bras tu ne pesais plus rien.
Et, surtout, tu ne cherchais plus à t’échapper.

Après une prise de sang, le verdict a été terrible.
Tu avais plus de quatre g de sucre dans le sang, alors que la dose est de 1 et quelques.
Deux piqûres d’insuline par jour nous a dit la véto.
Et pendant tout le reste de tes jours… mais sans garantie de te stabiliser.

Cruel dilemme!
Nous ne savions pas faire les piqûres Philippe et moi, et dans ton état, alors que tu n’avais plus que la peau sur les os, comment allions-nous faire?
Nous avons d’abord reculé devant cette perspective, lâchement peut-être.
Mais ton état s’est aggravé à vue d’œil, et en deux jours…

Plus aucune solution.
Mon Dieu, mon pauvre petit Gribouille, tu as résisté, tu as fais tout ce que tu pouvais, mais tu n’avais même plus la force de boire.
Le trente décembre, tu es sorti dans le jardin.
Tu es resté longtemps, couché dans l’allée, au soleil.
Puis tu es parti dans le jardin où tu es resté un bon moment, au point que j’avais peur que tu ne te noies en voulant boire dans la mare.
Es-tu allé faire un dernier tour dans ce jardin où tu avais été heureux et que tu connaissais si bien? J’aime à le croire.

Je t’ai cherché et appelé deux fois, sans réponse.
Puis je t’ai vu apparaître près du liquidambar.
En te voyant marcher, de loin, personne n’aurait pu se douter de ton état.
Je l’affirme, tu avais l’air normal.
Mais tu es rentré, tu es allé dans la salle de bains, et ça a été le commencement de ton agonie.
Tu ne pouvais plus boire.
Tu te couchais dans le lavabo, puis tu en sortais, Dieu sait commet, et l’on te retrouvait sur le divan.
Ça a duré jusqu’au soir, où nous t’avons monté dans la chambre, dans la salle de bains, et mis dans le lavabo.
Mais nous avions l’impression que tu ne voyais plus.
Depuis la veille tu ne miaulais plus.

Nous nous sommes couchés, désespérés, mais ne pouvant rien faire.
Je n’ai pas dormi, je guettais le moindre bruit.
Je me levais continuellement, mais tu ne bougeais plus.
Vers quatre heures, j’ai entendu du bruit.
Tu étais sorti du lavabo, comment?…
Avec quelles forces avais-tu pu accomplir un tel effort?
Et pourquoi?
Pour aller dans ta litière, essayer de faire pipi.
Ça m’a bouleversée, à la porte de la mort, tu voulais rester propre, comme tu l’avais toujours été.
Je t’ai aidé à descendre du lavabo, je t’ai mis dans la litière, mais après bien des efforts, tu n’as réussi à presque rien faire.
Alors tu as rassemblé tes dernières forces et tu es allé t’allonger sur le tapis de la chambre, où tu avais l’habitude de te coucher.
J’étais désespérée, d’autant plus qu’incapable de t’aider.
Je t’ai regardé un long moment, caressé, parlé, mais tu ne réagissais plus.
Je suis donc retournée me coucher, et à ma grande honte, je me suis endormie, pendant deux heures.
Pendant ce temps mon pauvre Gribouille, tu étais tout seul.
A mon réveil, en sursaut, j’ai cru que tu étais mort, tu respirais à peine, tu ne semblais plus nous voir ni nous entendre.
A un moment tu as bougé ta patte avant et fait un geste, comme si tu voulais te frotter le museau.
Tu as ouvert la bouche et j’ai compris que tu avais soif.
Je t’ai donc donné un peu d’eau avec un compte goutte, et cela a eu l’air de te soulager.
Nous nous sommes vite préparés et sommes allés chez la véto.
Qu’espérions-nous? Un miracle?
Oui, nous l’avons espéré, malgré ton état, nous espérions que la véto nous dirait que nous pouvions te requinquer et te sauver.
Mais ça n’est pas ce qu’elle nous a laissé entendre.

Et nous avons dû prendre cette horrible décision: décider de t’euthanasier, mon cher Gribouille.
Oui mon Gribouille, c’est nous qui avons dû donner la permission à la véto de…
En agissant ainsi, nous te soulagions bien sûr, mais pour nous, quelle douleur, quelle responsabilité à jamais, quel remords, même si c’était la seule solution.

Tu étais sur la table, dans le cabinet, inerte, j’ai pris ta tête dans mes mains, je me suis penchée sur toi, pour te rassurer, la véto t’a piqué, tu as un peu bougé, comme si tu avais senti la piqûre… et c’était fini.

Je n’ai pu retenir mes larmes ni mes sanglots, et je suis partie en courant vers la voiture.
Philippe a payé la véto et il est revenu, te tenant dans les bras.
Et là, dans la voiture, tous les deux, nous avons laissé éclater notre chagrin.
Gribouille, Gribouille, quelle place tu tenais dans notre vie!
Comme ton absence va être douloureuse.

Rentré à la maison, Philippe t’as construit un petit cercueil; et nous t’avons installé sur sa robe de chambre que tu t’étais appropriée, au point qu’il avait demandé une robe de chambre pour Noël l’année dernière, et en te donnant ta position favorite: roulé en boule, la tête posée de côté sur les pattes rassemblées.
Nous étions toujours attendris quand nous te voyions comme ça.
Nous t’avons embrassé une dernière fois, et Philippe a creusé un trou, où tu reposeras désormais, pas loin de nous, tant que nous serons là.

Adieu mon Gribouille, adieu mon chat.
Blackie nous reste, et nous allons la choyer jusqu’à la fin de ses jours, ou des nôtres.
Mais une chose est sûre, tu n’auras pas de successeur.
C’est trop difficile de vous perdre, vous, nos chers petits compagnons.
Tu as fait partie de notre famille, pendant seize ans et ton départ nous bouleverse.
Nous ne sommes pas près de t’oublier mon Gribouille.
J’espère qu’au paradis des chats tu ne nous oublieras pas non plus, et surtout, que tu pourras boire tout ton soûl, toute l’eau que tu voudras, qu’elle soit propre ou non.

Caresses et bisous de nous deux,
Mijo et Philippe

Pour ceux qui veulent voir notre Gribouille, retrouvez-le sur ”Gribouille, seize ans et demi”

(Tous droits réservés)

10 réflexions sur « Lettre à Gribouille »

  1. Bonjour à vous deux,
    Quel beau texte, si émouvant, il touchera toute personne accompagnée de chats, chiens… tout être vivant qui fait un bout de route avec nous et que l’on aime, peut-être autant que des êtres humains et parfois plus pour certains…
    Il est vrai également que certains de nos petits compagnons marquent notre souvenir pour la vie. Cette histoire m’a rappelé Moune, notre première chatte, puis Nouche, Kiki et tant d’autres… qui se sont succédés et viendront encore vivre auprès de moi. Il y a tant d’abandonnés qui ont besoin d’une maison d’amour.
    Amicales pensées et le plaisir de vous revoir un jour.
    Me Claude Breuillet)

  2. Laurent S.

    Votre texte est magnifique Marie José. J’ai eu un chat pendant quatre ans. Il est arrivé avec la jeune femme qui partageait ma vie à cette époque. Et il est reparti avec elle. Je me souviens, et je me souviendrais toujours, des premiers temps de notre cohabitation, quand ce coquin sautait sur mon ventre en pleine nuit, dans le studio de mon amie, pour bien me signifier que je n’étais pas le bienvenu. La résignation ensuite, puis les travaux d’approche et de séduction, enfin… Aujourd’hui il me manque très souvent, je me console en me disant qu’il est heureux quelque part, je ne sais pas bien où… Mais ses câlins, ainsi que l’ombre perpétuelle et bienveillante qu’il personnifiait à mes côtés, derrière chaque porte, au coin de chaque couloir, toujours curieux, me manqueront pour toujours. Chaque chat est unique, comme chaque être humain, et comme vous l’écrivez si bien, la séparation est toujours trop dure…
    Je vous embrasse bien fort, ainsi que Philippe. je penserai bien à vous, à Gribouille, sans oublier Blackie.
    Affectueusement

  3. Non propriétaire d’animaux…

    Eh bien, tu te trompes! Même sans être propriétaire d’animaux, le texte est émouvant et fort bien écrit. Ça pourrait être la voie de développements d’une troisième carrière.
    Geneviève et Francis

  4. Amis des chats

    Mijo, Philippe

    J’ai hésité à lire la “lettre à Gribouille”, car je me doutais de ce qui m’attendait… et je n’ai pas été déçue! Gribouille était magnifique et le restera pour toujours dans vos coeurs. J’ai pas mal pleuré, mais beaucoup souri aussi… moi qui suis une “mère chatte”. J’ai retrouvé sous ta plume, chère Mijo, beaucoup des situations et émotions que nous avons vécues et vivons avec nos chats. Même parmi les photos, certaines quasiment identiques aux nôtres! Je te les enverrai bientôt.
    Et je suis tout à fait d’accord avec “Geneviève et Francis”, tu es très douée pour l’écriture, cela coule avec facilité, émotion, bref, te connaissant, cela me semble tout naturel.

    Avec toute notre affection
    Hélène et Christian

  5. DRACULA/ SÉVERINE

    Mijo, son Ange,
    Excusez-moi, je me reprend. J’ai une rivière qui ne cesse de couler de mes yeux (les fenêtres de l’Ame). Tous tes mots avaient une résonance dans mon coeur. “Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”, certains diront que ce n’était qu’un chat. Pour ma part, c’était Gribouille, votre chat.
    Le chat, mon animal favori (si l’on devait créer une échelle de valeurs…)
    Tout ce qui a été écrit sur Gribouille, me fait penser à…
    OUI, j’aime tout chez le chat: les attitudes si posées (que Mijo représente si bien en sculpture), ce côté snob, ces jeux, cette indépendance, ces petites manies, (dommage pour ton peignoir Philippe), ces expressions si humaines, ce regard “Persan” (jeu de mots involontaire).
    Gribouille peut-être fier de ses maîtres et du courage qu’il vous a fallu..
    Message à Gribouille: reposes en paix, et si tu croises “Moumoune”, dis lui bien que je pense encore à elle.

  6. Maury/ Madame Arthur

    QQ l’armes coules… je suis émue… moi qui croyais ne pas être normal quand je me vois aimer mon Filou aussi fort….! Je comprend votre peine.
    GRIBOUILLE je ne tes pas connue, carresser, mais a travers l’inquiétude dans le regard de tes maîtres beaucoup d’amour… on bercer… ta vie… j’entend ton ronronement… à travers ton histoire… je sais que tu a connue le bonheur……. Maury

  7. Ce cher petit Gribouille devait être merveilleux : je suis désolé pour toi malheureusement c’est le cycle de la vie …
    En lisant à un moment ton texte ( celui ou Gribouille c’est fait écrasé par un GROS animal ) cela ma fait reconnaitre moi et mon Takamaka : on l’avait trouvé avec juste la peau sur les os on l’a donc accueilli ( comme tout les chats qui viennent dans nos jardin ^^ [moune et loca ] ) et là il allait mieux après quelque mois mais il dormais toujours dehors dans une petite cabane faites de mes mains …
    Et un jour pas de Takamaka pour manger , puis 2 jours , puis 3 et au bout du quatrièmes jour je regarde par dessus la clôture du voisin et la je vois mon beau Takamaka à plat par terre je prends vite l’échelle et je le porte jusqu’à la cuisine et là on appelle le vétérinaire il vient et nous dit :
     » Votre chat c’est fait écraser il y a environ 4 jours par une voiture ! Il a fait plusieurs mètres pour pouvoir arrivé ou vous l’avez trouvez  » bref … deux choix sois le tuer ou sois le mettre deux mois dans un cage de lapin avec des broche et tout chose difficile pour un chat qui vit dehors …
    Donc nous avons décide de nous battre pour lui nous avons choisi la seconde options 🙂
    Pendant deux mois le pauvre individus est rester dans une cage pour lapins avec des broches sur sa pates ! Dans sa cage il y avait son gravier qu’on changeait tout le temps ! Dès que je rentrait je le faisait ! Et puis au bout de deux mois on lui a enlever ( ENFIN ! ) et puis il allait mieux =) Nous devions comme chaque année au mois d’aout partir en vacances ! Donc le chat ne pouvais pas encore rester seul : nous avons l’idée de l’emmener chez ma grand mère ( qui as deja des chats ) donc on decide de le mettre chez ma grand mere ( qui habite que dans la ville d’a coté ) deux semaines avant que nous partions et pour qu’il s’habitue je pars chez ma grand mere ! On ne le laisse pas sortir par la chatiere mais un jour je ne sais pas quel moyen il a reussi a sortir durant la nuit du 14 au 15 juillet 2010 :/ Un matin je me leve ma grand mere me dit  » je ne sais pas ou il est  » et la je suis parti en pige ( et il faut voir l’horreur !  » mdr 😉 a la recherche de mon cherie a moi ♥ Malheuresment j’ai eu beau escaladé un grillage ( toujours en pige ) bah mon minou je ne les pas retrouvé ! :/
    Je m’en veux de ne pas l’avoir retrouvé peut etre que en me levant une heure plus tôt je l’aurai retrouvé qui sait ?!? Je sais juste que un an plus tard il manque horriblement !

    Bref … Mijo sache que moi aussi nos chats  » causent  » !
    Je t’embrasse fort et Takamaka s’amuse peut etre avec ton gribouille

    Anais

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